La Voix

28/09/2013 09:58

Il était tard, il faisait nuit et tout le monde dormait. Tout le monde, sauf la petite fille. Assise en tailleur sur son lit, vêtue d'un pyjama blanc, ses cheveux châtains tombant sur ses épaules, elle écoutait. Elle écoutait les cris déchirants qu'elle était la seule à entendre, les appels à l'aide larmoyants de la Voix. Le calme de la fillette, son immobilité, contrastaient avec la violence et la souffrance des supplications qui résonnaient dans sa tête. L'enfant ne comprenait pas: elle attendait, confiante, que comme toutes les nuits, la Voix s'éteigne doucement et la laisse dormir, ce qui arriva sans tarder. La fillette se glissa sous sa couette et s'endormit, sans plus penser à la douleur de cette mystérieuse Voix.

 

Je sortis de chez moi et refermai la porte. C'était le matin d'un jour comme tous les autres, et j'étais une fille de douze ans comme toutes les autres qui se rendait au collège. Je descendis rapidement les escaliers, poussai la porte de l'immeuble, et m'assis sur le banc de l'arrêt de bus qui était situé juste en bas de chez moi. Là, je me préparai comme tous les matins à attendre le bus qui devait m'amener au collège. Je croisai soudain mon propre regard dans un vitre réfléchissante.

J'étais plus au moins jolie, de taille moyenne et avec une peau ni claire ni foncée. Mes cheveux étaient châtains et me donnaient du fil à retordre parce qu'ils s'emmêlaient sans cesse. Mais ce qui était bizarre, c'étaient mes yeux. Ils étaient vairons : le droit était plutôt normal, d'un joli vert soutenu. Le gauche, lui, était d'un violet clair très peu commun. Je les détestais : à cause d'eux, tout le monde me remarquait et me dévisageait, tout le monde se souvenait de moi. Je m'étais promis que quand je serais grande, je porterais des lentilles pour avoir les deux yeux verts et passer inaperçue.

C'est à ce moment-là qu'un évènement bouleversa ma vie pour toujours. Un petit détail, pourtant, auquel personne d'autre n'aurait attaché la moindre importance. Parmi le bruit des conversations, une voix, une seule, n'était pas plus haute que les autres, mais me fit l'effet d'un ouragan, chamboula mon cœur et me laissa pleine d'interrogations et de souvenirs, plus sûre de rien, fragile, vulnérable.

Il n'y avait pas beaucoup de monde dans la rue : les collégiens attendant le bus, quelques commerçants qui prenaient l'air, et les passants les plus matinaux. Parmi toutes ces personnes, il n'y en avait qu'une que je n'avais jamais vue auparavant : un jeune homme, de dos, ce qui faisait que je ne distinguais rien d'autre de lui que sa chevelure dorée, qui discutait au coin de la rue avec Jérôme, le boulanger.

J'étais assaillie de vertiges et de nausées, je me trouvai devant un choix impossible : l'oubli, l'ignorance, ceux qui protégeaient mon insouciance depuis des années comme une carapace ; ou le savoir, les réponses, mais cela signifiait changer, reconnaître ma différence, tourner la page de ma vie.

Le sentiment qui l'emporta fut la curiosité, qui n'avait jamais vraiment disparu depuis mon enfance. La curiosité n'est pas seulement un vilain défaut, ce peut être aussi un désir puissant, une soif insatiable. A cet instant je devais, à tout prix, savoir qui était derrière la voix.

Alors que je parvenais à ce point de mes réflexions, le jeune homme mit fin à sa conversation et emprunta d'un pas tranquille une rue adjacente. Sans aucune pensée pour le bus qui allait passer d'un instant à l'autre, je me levai et courut pour rattraper le garçon mystérieux. Je parcourus ainsi toute la longueur de la rue.

Quand je tournai, essoufflée, la rue que je l'avais vu prendre était déserte. Le garçon aux cheveux d'or avait disparu, je me retrouvai toute seule face à mes interrogations et ma déception. Je n'avais plus rien d'autre à faire que de retourner, d'un pas traînant, à mon banc. Malheureusement, l'arrêt de bus s'était vidé dans le peu de temps où je l'avais quitté : mon bus était parti sans moi et je payai ainsi le prix de ma curiosité.

J'appelai mes parents sur mon portable. Comme ils étaient déjà partis travailler, et comme le collège était trop loin et la route trop dangereuse pour y aller à pied ou en vélo, je n'avais plus qu'à rentrer chez moi et y rester toute la journée. Là je m'allongeai sur mon lit et repensai à tout ce qui m'était arrivé longtemps auparavant, quand j'étais petite.

J'avais été adoptée, alors que j'avais deux ou trois ans, mais je ne m'en souvenais pas du tout. Mes parents n'avaient jamais cherché à me le dissimuler, et je le vivais très bien. Pour moi, mes parents étaient mes parents, je n'en avais jamais eu d'autres et n'en aurais jamais. Je n'avais aucune envie d'en savoir plus sur mes origines.

Quand j'étais petite, la nuit, j'entendais une voix pousser des cris de souffrance et appeler à l'aide, dans ma tête. Je n'étais qu'une enfant, cela ne m'avait jamais inquiétée. Tous les soirs, lorsque mes parents pensaient que je dormais, j'avais mon rendez-vous avec "la Voix". Pendant un temps indéfinissable, je l'écoutais, sereine, puis elle se taisait et moi je m'endormais. Et puis, un soir d'été, je n'ai rien entendu. Et plus jamais ensuite la voix n'est réapparue. Je n'avais jamais vraiment pu savoir si c'était un phénomène surnaturel ou une maladie mentale, peut-être liée à mon adoption. Dans tous les cas, ma mémoire sélective avait préféré l'oublier rapidement.

A présent, j'étais devenue une adolescente normale. J'avais des amies, je m'habillais à la mode et trouvais ridicules les contes pour enfants. Me souvenir de cet épisode étrange de mon enfance aurait troublé ma vie bien organisée. C'était pour cela qu'entendre cette voix, la Voix, m'avait fait un tel effet. Je ne pouvais plus rien nier, ni faire comme si de rien n'était. Alors, plutôt que ressasser les mêmes idées, il valait toujours mieux chercher des explications sur mon passé.

Je décidai de consulter mon dossier d'adoption. Un enfant ne pouvait normalement le faire qu'avec l'autorisation de ses parents. Les miens ne voulaient pas trop que je m'intéresse à ma vie "d'avant", et ça ne m'avait pas dérangé jusque là puisque moins j'en savais, mieux je me portais. Heureusement, je savais imiter parfaitement la signature de ma mère depuis que j'avais eu une mauvaise note en sixième. J'improvisai en vitesse une autorisation d'une écriture presque illisible d'adulte. Je mis ce précieux papier dans ma poche et me rendis à pied à la mairie du village.

Il y avait peu de monde. Je tendis à l'employé souriant mon autorisation "parentale" sans même rougir.

-Vous n'avez pas école à cette heure-ci ? demanda l'employé.

-Mes professeurs sont absents.

-Vous êtes seule ? Vos parents n'ont pas eu envie de vous accompagner ?

-Si, ils voulaient, mais ils ont préféré respecter mon besoin d'intimité.

L'homme haussa les épaules et me pria de l'accompagner dans une petite pièce. Il demanda mon nom, ouvrit un tiroir et en tira mon dossier. Puis il me laissa seule afin que je puisse le consulter tranquillement.

Une information me choqua et m'attrista : ce n'étaient pas mes parents biologiques qui avaient décidé de me faire adopter. J'avais été trouvée à l'âge d'environ deux ans, abandonnée , sans aucune lettre ni même une indication sur mon prénom. C'étaient donc mes parents adoptifs qui avaient choisi de me baptiser Lila, à cause de la couleur originale de mon œil gauche. J'avais toujours cru que mon prénom était la seule chose qu'il me restait de mes "vrais" parents.

Le reste n'était pas très intéressant, à part une chose peut-être : mon anniversaire, le dix-huit mai, n'était pas en réalité la date à laquelle j'étais née, puisque nul ne la connaissait, mais celle à laquelle j'avais été découverte.

Je ressortis presque aussi démunie que j'étais entrée. Je n'avais rien appris sur la famille dans laquelle j'étais née, ni sur le mystère de mon enfance. Pour la deuxième partie de mon enquête, je décidai d'aller poser des questions à Jérôme : il connaissait peut-être le jeune homme que j'avais vu le matin. Je repassai chez moi afin d'y récupérer mon porte-monnaie et par la même occasion mon prétexte pour aller à la boulangerie.

En me voyant entrer, Jérôme, qui me connaissait bien, vint à moi, souriant.

-Salut Lila ! Comment ça va chez toi ? Ca fait un moment que j'ai pas vu tes parents.

-Ca va.

-Alors, qu'est-ce que tu veux ?

-Une baguette, s'il-te-plaît.

-Ca marche !

Pendant qu'il s'occupait du pain, je demandai :

-Au fait, ce matin, je t'ai vu parler avec un garçon blond. C'est qui ? J'ai l'impression de l'avoir déjà vu quelque part.

Excuse classique, mais qui marchait à tous les coups.

-Ce matin ? Ah oui, ça me revient. Non, je le connais pas. Il s'est simplement arrêter pour discuter un peu, et puis il est parti. Désolé.

Tout en le payant, je lui fis mon plus ravissant sourire.

-C'est pas grave.

Je pris ma baguette, poussai la porte, et au moment où j'allai la refermer, Jérôme m'interpella :

-Attends !

-Oui ?

-Si ça peut t'aider, je me rappelle d'une chose : il portait des lunettes de soleil.

-Merci !

Une fois de retour chez moi, je fis le point sur ce que j'avais découvert. Pas grand chose d'intéressant, en réalité. Je goûtai tout en réfléchissant. Puis mes parents rentrèrent. Ils me remercièrent largement d'avoir pensé à acheter du pain ("tu es vraiment adorable !"), et je fus ainsi excusée d'avoir raté le bus.

Le lendemain était un samedi, mais j'oubliai volontairement de déprogrammer la sonnerie de mon réveil. Je me levai, mangeai, m'habillai, et criai à mes parents :

-Je vais faire un tour !

Je descendis dans la rue et me postai à l'angle où mon mystérieux jeune homme avait disparu la veille. Il était tôt, et j'étais décidée à attendre. Je voulais voir si il allait revenir.

Et j'attendis, en effet. J'attendis longtemps. J'envoyai, au bout, d'une demi-heure, un texto à mes parents pour leur dire de ne pas s'inquiéter. J'étais prête à repartir, lorsqu'une voix bien connue fit entendre son rire. Le cœur battant, je jetai un regard timide vers la rue d'à côté. Il arrivait tout droit vers moi.

L'urgence me saisit et je ne savais plus que faire. J'amorçai un recul, puis me ravisai et décidai de lui parler, avant de me plaquer contre le mur avec la vague envie d'y disparaître. C'est à ce moment qu'il tourna et me vit. Il ne fit pas attention à moi d'abord, puis quand je relevai la tête pour voir son visage, et constatai ainsi qu'il portait effectivement des lunettes noires, il se fixa sur mes yeux et son expression changea radicalement. Il se précipita vers moi.

-Claire ! Je n'arrive pas y croire ! Ma petite Claire, c'est bien toi !

Il me souriait d'un air enfantin, comme s'il venait de retrouver une ancienne peluche perdue depuis des années. En même temps, il avait une hésitation dans le voix, comme si cela lui paraissait trop beau, trop heureux pour être la réalité.

-Non, moi je m'appelle Lila, pas Claire, vous devez me confondre avec quelqu'un.

Je voulus m'éclipser, mais il me bloqua le passage de son bras et secoua doucement la tête.

-Tu es Claire, même si tu l'ignore, moi, je te reconnaîtrais n'importe où. Des yeux pareils, ce n'est pas courant.

Il retira ses lunettes. Mon attention fut alors encore plus complètement retenue qu'elle avait pu l'être auparavant. Ses yeux étaient vairons, comme les miens, mais inversés : le gauche d'un beau vert et le droit d'un joli mauve. C'était comme si nous avions échangé entre nous un œil, comme si chacun en avait gardé un de l'autre en souvenir. Il me regardait dans les yeux avec insistance. Je me sentis gênée, baissai le regard, et je fuis ses yeux trop semblables aux miens et sa voix trop familière.

Je rentrai directement chez moi. J'étais troublée, traumatisée. Le garçon qui m'appelait quand j'étais petite avait les mêmes yeux que moi et paraissait à présent se porter parfaitement bien. Il me connaissait, sous un nom qui n'avait jamais été le mien aussi loin que ma mémoire portait. Je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il m'avait connue avant, avant que mes parents ne m'adoptent, et qu'il savait qui j'étais, qu'il connaissait la partie innée de mon identité.

Dans les jours qui suivirent, il ne se passa rien de spécial, à part le fait que je me sentis souvent observée quand j'étais dehors. Un jour, même, je vis une jeune fille, inconnue, à la longue chevelure blonde, qui me regardait tranquillement appuyée contre un mur. Quand je croisai son regard, elle le soutint et me sourit. Je me détournai, gênée.

Toute la semaine, je fis comme si de rien n'était, mais j'avais du mal. Mes amies me sentirent éloignée, pensive, absente. Et différente. Ils avaient raison. J'avais changé, irréversiblement. Je ne pouvais pas revenir en arrière.

La nuit entre le samedi suivant et le dimanche, je ne dormis pas du tout. La Voix était revenue. Mais maintenant, elle ne hurlait plus, elle ne souffrait plus. Elle était habitée, au contraire, par un bonheur si grand qu'elle ne parvenait pas à l'exprimer dans sa totalité. Et c'étaient toujours les mêmes mots qui revenaient :"Claire, oh, Claire, ma petite Claire, ma petite sœur, nous t'avons retrouvée..."Même s'il n'y avait plus de cris, les phrases étaient si fortes, amplifiées, qu'elles m'assourdissaient, emplissaient tout l'espace et m'empêchaient de penser. Pourtant personne d'autre que moi n'entendait. Les mots me faisaient mal, je ne voulais pas les entendre, ils revenait alors que je souhaitais juste les oublier. Je pleurais, je bougeais sans cesse, je me bouchais les oreilles mais comme la Voix résonnait uniquement dans ma tête, elle n'en était que plus forte. J'eus besoin de toute ma volonté pour ne pas hurler moi aussi. Cela dura toute la nuit. Ce fut la pire de ma vie. C'était comme quand on est malade et qu'on reste éveillé sans pouvoir rien faire. C'était pareil. Je ne pouvais rien faire. J'étais épuisée, je voulais dormir mais je ne pouvais pas.

Vers le milieu de la nuit, cependant, mon intérêt fut éveillé lorsque ces mots : "Rejoins-nous, ma Claire, rejoins-nous, je t'en supplie..." apparurent. J'ouvris ma fenêtre pour respirer l'air frais. J'entendais le mystérieux garçon me prier de la rejoindre, je regardai les étoiles, et pour la première fois, j'eus l'impression que la Voix venait de quelque part, alors que j'avais toujours cru qu'elle sortait de partout et de nulle part à la fois. Je projetai mon regard dans la direction dont le son semblait provenir, et je vis que les étoiles étaient plus brillantes au-dessus de cet endroit-là. Je refermai ma fenêtre et me recouchai.

Lorsque la lumière du soleil apparut dans ma chambre, la voix s'arrêta. J'avais d'immenses cernes et mes yeux se fermaient tous seuls. Je m'endormis enfin et me réveillai à onze heures, un peu plus en forme.

On était dimanche. Je traînai des pieds jusqu'à la cuisine où je commençai mon petit-déjeuner. Mon père, déjà habillé et affairé, me dit :

-Désolé Lila, tu vas devoir rester toute seule aujourd'hui, on va chez Claire.

Je levai brusquement la tête et le regardai fixement, étant donné que j'avais passé toute la nuit à m'entendre appeler par ce prénom et à prier de toute mes forces pour simplement avoir le droit de l'oublier ; jusqu'à ce que je me rappelle que Claire était une vague amie de mes parents, qui les invitait de temps en temps à déjeuner et passer l'après-midi chez elle.

-Oui, bien sûr, dis-je, et mon père sourit. Il devait penser que j'étais encore à moitié plongée dans le sommeil. Ce n'était d'ailleurs pas tout à fait inexact.

-On part maintenant et on revient vers sept heures, reprit-il. Ca ira ?

Je hochai la tête et revint à mes céréales. Cela ne me dérangeait pas de rester seule, pas du tout, surtout en ce moment, ça tombait bien, ça m'arrangeait. Je traînai encore dans l'appartement en baillant jusqu'en début d'après-midi, puis je finis par retrouver un peu d'énergie, m'habiller et sortir.

J'avais mon idée. Pendant la moitié de la nuit, le garçon m'avait supplié en boucle de le rejoindre. C'était donc ce que je m'apprêtais à faire, ou du moins, à essayer. Je marchais dans la direction vaguement repérée la nuit. Pour être honnête, je me dirigeai beaucoup au hasard ou du moins à l'instinct. Cet instinct ou hasard mêlé de mes souvenirs de la nuit me mena dans un quartier de riches villas aux jardins joliment arborés. Je ralentis ma marche et errai dans ce havre de paix peu connu au cœur de la ville, admirant les belles maisons qui n'avaient rien à voir avec mon petit appartement.

Je croisai peu de monde, mais aperçu quelques personnes, de loin, dans les jardins. Alors que je jetais un regard curieux, et assez indiscret je le reconnais, par-dessus une haie, j'entendis un lointain cri puis un rire et j'entraperçus un éclat doré qui passait d'un arbre à l'autre.

Après quelques heures, je clignai des yeux en retrouvant, au détour d'une rue, la ville normale et son activité. Je décidai de rentrer chez moi au plus vite lorsque je regardai ma montre. En me retournant une dernière fois, je découvris sur une pancarte le nom du quartier où j'étais restée sans m'en rendre compte tout l'après-midi : Cité des Feuillesvives. La plupart des propriétés étaient encadrées de hauts murs côtés ville, donc on ne pouvait rien deviner des arbres qui faisaient de ce quartier si particulier une oasis dans la ville.

Après avoir erré des heures dans les Feuillesvives, je me sentais beaucoup plus calme, détendue, zen, en paix avec moi-même. J'avais complètement oublié la raison qui m'y avait menée. L'issue par laquelle j'avais émergée n'était pas celle par laquelle j'étais entrée, et je fus surprise par la distance qui me séparait de l'appartement. Quand je rentrai, mes parents étaient donc déjà revenus. S'ils étaient blessés que je n'ai pas pensé à leur horaire de retour, je m'en tirai avec un basique "vous voulez quoi, que je reste enfermée toute la journée ?"

Ce n'est qu'une fois allongée dans mon lit que je repensai à la Voix, aux appels et aux étoiles qui semblaient vouloir me donner un indice. Je me réveillai vers minuit, comme animé par un instinct inexplicable. J'ouvris ma fenêtre et plongeai dans le ciel nocturne. Je repérai aussitôt la zone où les étoiles brillaient d'un éclat plus prononcé. Je baissai mon regard le plus verticalement possible et aperçus, très vaguement, de très loin, quelques feuillages. Paisible, je me recouchai, mais pas avant de m'être promis de retourner, à la première occasion, explorer les Feuillesvives.

Cette occasion ne se présenta pas avant un certain temps. Mes parents ne s'absentaient plus, et j'avais beaucoup de choses à faire. Enfin, deux semaines plus tard, les vacances d'été commencèrent et tout mon temps se retrouva soudainement entièrement libre. Mercredi matin, je pris donc mon vélo et parcourus de mémoire le chemin vers le quartier que j'avais découvert auparavant. Arrivée à l'entrée des Feuillesvives, je fis une brève pause pour boire une gorgée d'eau à ma gourde, puis je m'engageai dans la rue bordée de riches demeures. Aussitôt je sentis le calme m'envahir.

Je débutai une exploration méthodique, et m'aperçus que la cité des Feuillesvives était beaucoup plus étendue que ce que j'avais pensé au départ, beaucoup plus que ce que l'on pouvait présumer. Il n'y avait aucune voiture, aucun passant. Les maisons se ressemblaient toutes, vues depuis la rue, et je me perdis rapidement. Je perdis également toute notion du temps, et je m'aperçus en les cherchant que j'avais oublié ma montre et mon téléphone portable. Il aurait pu faire chaud, mais les feuillages des arbres barraient la route de la lumière solaire, maintenant une agréable température.

Je regardais à présent sans aucune discrétion l'intérieur des jardins. De toute façon, je n'avais vu aucun signe de vie depuis que j'avais pénétré dans la cité. Il me semblait que je tournais en rond. Alors que je regardais sans conviction par-dessus une énième haie, j'entrevis un éclat doré qui passait d'arbre en arbre. Etait-ce la même villa que celle où j'avais entendu le cri et le rire ? Soudain, me faisant sursauter, une jeune fille sauta brusquement d'une branche située au-dessus de ma tête et atterrit juste à côté de moi. C'était celle que j'avais remarquée en train de m'observer plusieurs jours auparavant. Je reculai d'un pas par réflexe et attendis que les battements de mon cœur reprennent leur rythme normal.

L'origine de l'éclat d'or était les long cheveux libres, raides et emmêlés de la jeune fille. Elle était plus grande que moi, avec une silhouette mince et déliée, souple. Elle avait des yeux verts brillants et un immense sourire. Elle donnait l'impression d'être incapable de tenir toutes les parties de son corps droites en même temps. Les mains dans les poches, nonchalamment appuyée contre l'arbre dont elle venait de tomber comme si elle faisait cela tous les jours, elle me dit :

-Salut p'tite sœur, t'as bien changé, je t'aurais pas reconnue. A part tes yeux évidemment.

Je la regardais toujours d'un air incrédule, la bouche entrouverte, sans parvenir à dire quoi que ce soit.

-Au fait moi c'est Solange, je te le dis parce que je pense pas que tu te rappelles de moi, quand on s'est séparées tu arrivais à peine à dire mon nom. D'ailleurs tu devais pas connaître le tien non plus, d'après ce qu'a raconté Denis, mais bon en même temps t'avais que deux ans.

Une seule chose m'importait de tout ce qu'elle avait dit, et la première phrase que je lui adressai fut :

-Tu es vraiment ma sœur ?

Pour moi qui avais toujours été fille unique, avoir soudainement une sœur aussi spéciale et déstabilisante me paraissait totalement irréel.

-Oh c'est vrai j'oubliais il faut te raconter toute l'histoire. Moi je sais pas expliquer, Benoit le fera mieux. Denis est parti pour l'instant, je pense qu'il te cherche encore, mais moi je me doutais que tu viendrais, je t'attendais, je t'avais déjà vue ici dimanche dernier. Allez viens.

Solange me prit la main et m'emmena à l'intérieur du jardin, vers la maison. Ayant encore du mal à organiser mes idées, je la suivis sans réfléchir. Nous traversâmes tout le jardin jusqu'à la porte élégante d'une grande villa. La jeune fille entra et me mena le long d'un sombre corridor au bout duquel se trouvait une nouvelle porte. Elle me lâcha la main pour l'ouvrir doucement.

-Oh, Denis, tu es déjà de retour ! Ca tombe bien, viens voir Claire, tout le monde est là !

J'entrai timidement à sa suite. La pièce dans laquelle je venais de pénétrer était un salon aux murs recouverts de papier peint jaune et pourvus de haute fenêtres. Trois personnes se trouvaient là, qui devaient avoir été l'instant d'avant occupées à diverses activités, mais à présent avaient toutes les yeux fixés sur moi.

-Claire, voici tes grands frères, Denis que tu connais déjà et Benoit, et ton autre grande sœur Léonore, présenta Solange.

Denis, visiblement l'aîné, était le garçon à qui appartenait la Voix. Benoit s'approcha de moi, un sourire enfantin aux lèvres. C'était un jeune garçon à peine plus âgé que moi. Ses cheveux indisciplinés étaient de la même teinte que les miens, et ses yeux violets. Son adorable visage faisait penser à celui d'un ange innocent. Je connaissais un certain nombre de filles qui auraient adoré le rencontrer.

-Salut, Claire, je suis Benoit et j'ai quatorze ans. Je suis le plus jeune ici, à part toi évidemment. Ca faisait tellement longtemps. Un peu plus de dix ans, en fait.

Il me serra dans ses bras.

-Alors, tu vas bien ? Cet endroit est génial, non ? Ca fait des années que j'y vis, et pourtant il ne m'ennuie toujours pas.

Je ne répondis pas, mais me décalai légèrement et regardai derrière lui pour voir Léonore, la seule qui n'était pas venue vers moi. Sa sœur était à côté d'elle.

Solange et Léonore étaient aussi différente qu'on peut l'être, hormis pour la taille et la couleur des yeux. Si Solange, avec son grand sourire décousu et son corps désarticulé, ressemblait à une poupée de chiffon, alors Léonore était des pieds à la tête une poupée de porcelaine. Ses cheveux châtains brillants ondulaient délicatement sur ses épaules, parfaitement coiffés. Elle était maquillée avec soin, les lèvres et les joues roses, ses longs cils ornés de mascara, et arborait une mine sérieuse et assez inexpressive. Elle portait une chemise blanche et violette ornée de dentelles et une jupe à volants et jupons. Ces vêtements étaient parfaitement propres et repassés. Enfin, elle avait au poignet droit un simple bracelet de perles nacrées, et était chaussée de ballerines pourvues de rubans comme les chaussons de danseuse. Elle se tenait parfaitement droite et immobile.

Tandis que je fixais Léonore, il y eut un instant de silence gêné. Elle ne me dit rien, mais me renvoya un regard peu amical. Apparemment, contrairement aux autres, elle n'était pas ravie de me voir surgir tout à coup dans leur existence.

Solange rompit brusquement le silence.

-Bon, il faut lui expliquer. Vous savez, l'histoire. Denis...

-Non, c'est bon, l'interrompit Benoit, je m'en charge.

Il s'assit confortablement sur le large canapé recouvert de tissu rouge et m'invita à m'y installer avec lui, ce que je fis.

-Il y a un certain temps, environ dix ans, on avait des parents. J'avais quatre ans. J'avais un frère, Denis, qui avait neuf ans ; et trois sœurs : la petite Claire, qui n'avait que deux ans, Solange, qui en avait six, et Léonore, qui avait sept ans et a toujours gardé cet âge mental depuis. Ne me regarde pas comme ça Léonore, sois contente, c'est l'âge de raison. (Léonore n'arrêta pas pour autant de le regarder "comme ça".) Nos parents étaient plutôt riches. Ils faisaient des recherches, des expériences. Sur la magie, notamment. Ils étaient persuadés que tout ce qui était qualifié de surnaturel, comme la télépathie, était possible. A cause de notre mode de vie... particulier, nous avions tous une maturité beaucoup plus développée que celle de la plupart des enfants de notre âge. C'est ça qui nous a sauvé. Pas mal de gens n'aimaient pas trop ce que nos parents découvraient et ce qu'ils révélaient. Inévitablement ils ont fini par vouloir les neutraliser définitivement. C'est un souvenir... effrayant, ne t'attends pas à des détails. Nos parents étaient morts, nous cinq avons survécu, mais on avait été séparés. On s'est retrouvés, dans la maison où on avait toujours habité. On savait qu'on pouvait se débrouiller, mais on s'est arrangés pour que plus personne n'entende jamais parler de nous. Personne ne savait qu'on était encore en vie.

Il se tut, comme si il avait terminé son récit. Mais personne ne parlait et je savais qu'il manquait une information capitale, celle qui importait le plus à mes yeux. Je lui fis timidement remarquer :

-Mais, je comprends pas... Tu n'as pas dit... Comment j'ai été séparée de vous ? Comment je me suis retrouvée... toute seule... ?

Benoit prit une profonde inspiration et me regarda d'un air désolé.

-Tu tiens vraiment à savoir ça ? Oui, évidemment. Bon, il faut bien le dire. Vous êtes tous d'accord ?

Aucun de ses frères et sœurs ne réagit.

-Bon, c'est parti alors. Après avoir été séparés, on s'est retrouvés dans la maison, prêt à commencer notre vie cachée et solitaire. Mais pas tous. Notre petite Claire n'était pas là. L'une de ses sœurs, la plus pragmatique d'entre nous, l'avait... abandonnée. Parce qu'on était tellement jeunes et seuls, elle pensait qu'on ne pouvait pas prendre en charge une enfant aussi petite. En fait... C'était sûrement vrai, avec le recul, mais quand Denis a appris ça, il est devenu fou, Claire était sa petite sœur préférée. Moi je ne comprenais pas vraiment, j'étais petit aussi. Il est tout de suite retourné la chercher, mais Claire n'était plus là.

La voix de Benoit se tut.

Même si, volontairement ou non, il ne l'avait pas précisée, j'avais peu de doutes sur l'identité de la sœur la plus pragmatique. Choquée, je dévisageai Léonore, qui me rendit une regard.

-Oui, je t'ai laissée toute seule quand tu étais toute petite et sans défense.

Sa voix était haute et claire, et très pure.

-Et alors ? Je n'ai de comptes à rendre à personne. Elle est en vie, non ? Et certainement en meilleure santé que n'importe lequel d'entre nous. Tu ne m'as jamais pardonné, continua-t-elle en s'adressant à Denis. Tu as passé toutes ces années à penser à elle, sans un regard pour moi ou pour les autres. Même avant, tu l'as toujours préféré, ne le nie pas. Simplement à cause de ses yeux. Et maintenant tu vas l'accueillir et la traiter comme une petite princesse. Vous êtes tous tellement heureux de la revoir, alors qu'elle ne vous reconnais même pas ! Tu l'as dit, elle ne connaissait même pas son propre prénom !

Nous étions tous pétrifiés. Léonore se tourna vers moi.

-Ne m'en veux pas Lila. J'ai fait ça pour te sauver. Pour que tu aies une belle vie, une vie normale, et une famille normale. Mais tu ne peux pas revenir avec nous. Tu ne fais pas partie de notre vie, et on ne fait pas non plus partie de la tienne, tu le sais très bien. Pars, et n'essaye jamais de nous revoir, cela vaudra beaucoup mieux pour toi.

Elle avait terminé sa tirade, et tous les regards se tournèrent vers moi. C'était à mon tour de parler, et ce que je dirais serait retenu. Benoit, Solange et Denis attendait sans doute que je crie à leur sœur tout ce que j'avais sur le cœur, tout ce que je pouvais lui reprocher. Pourtant, je ne dis qu'un mot, un seul, sans doute surprenant mais le seul qui sortit sincèrement de mon cœur quand je croisai le regard de ma sœur :

-Merci.

Parce que le plus important sur Terre, c'est d'essayer de comprendre les sentiments humains de ceux qui nous entourent.

J'étais la plus proche de la porte. Je me levai, lentement. Estomaqués, les autres ne réagissaient pas du tout. J'ouvris la porte en grand. Et soudain, je me mis à courir, en même temps que Solange, Denis et Benoit sortaient brusquement de leur hébétude. Léonore, elle était revenue dans sa position initiale de poupée et son expression totalement neutre. Je traversai le couloir, puis le parc, sans regarder derrière moi, puis j'enfourchai mon vélo, haletante, et pédalai de toutes mes forces, tout droit.

En allant tout droit, je sortirais forcément rapidement des Feuillesvives, non ? Elles ne pouvaient pas être si grandes que ça, c'était quand même un quartier que je n'avais jamais vu auparavant, dans la ville où je vivais depuis que j'avais deux ans et que j'avais exploré de long en large dès que j'avais eu l'âge de savoir pédaler. Un quartier plein d'arbres que je n'avais jamais aperçus une seule fois depuis la ville. Un quartier où aucune voiture et aucun piéton ne circulaient. Un quartier dans lequel je perdais toute notion du temps dès que j'y pénétrais. Un quartier qui me faisait changer d'humeur et oublier complètement des idées.

Soudain, je jaillis à toute allure hors des Feuillesvives et me retrouvai en train de foncer sur une plage de sable blanc. Dans un grand cri, je freinai et reculai vivement jusqu'à me retrouver juste derrière la limite du sable. Je m'effondrai là et repris mon souffle, fixant l'océan scintillant qui s'étendait à perte de vue.

Mes frères et ma sœur arrivèrent en courant derrière moi, et s'arrêtèrent essoufflés à mes côtés, alors que j'étais en train de balbutier :

-Les arbres... les villas... dans la ville... d'accord... mais l'océan... l'océan, non... je l'aurais remarqué... quand même... depuis le temps...

Après quelques minutes de silence troublé uniquement par nos respirations haletantes, Denis posa sa main sur mon épaule et me dit :

-Maintenant, tu comprends pourquoi on t'avait jamais croisée avant. Les Feuillesvives sont un endroit particulier, tu sais. Tant que tu n'as pas fini ce que tu dois y faire, tu n'en sors pas si facilement. Maintenant tu dois nous écouter, pas Léonore. Elle est pleine d'amertume et de rancœur envers tout le monde, tu sais. Et il n'y a une chose que Benoit ne t'a pas dit. Parce qu'il ne la connait pas, et parce que je lui ai demandé. Une chose qui est uniquement entre toi et moi. Tu sais de quoi je veux parler.

Je hochai la tête. Ce dont il parlait, c'était ce qui s'était passé longtemps auparavant, ce qui avait hanté les nuits de ma petite enfance. En fait c'était la seule chose qui comptait.

Nous rentrâmes à l'intérieur de la cité protectrice. A la première intersection, Solange et Benoit prirent un chemin, Denis et moi, un autre. Les Feuillesvives me paraissaient être le meilleur endroit au monde pour parler de choses sérieuses. On y était sûr de ne pas être dérangé ni espionné ; et le calme qui y régnait apaisait les tensions et ouvrait les cœurs. Malheureusement, il ne semblait pas opérer à l'intérieur des maisons. A moins que celle de ma famille fût spéciale.

-Tu sais, commença mon frère, je n'ai pas voulu tout ce qui est arrivé. Je veux dire... C'était indépendant de ma volonté. Je sais que tu étais sereine, mais...

-Comment tu le sais ? le coupai-je.

-La télépathie n'est pas à sens unique, tu sais. Même si tu ne disais rien - tes capacités ne sont pas suffisamment développées - je sentais tes émotions. Je te sentais à l'écoute.

-Oh. Je n'avais pensé que la communication était réciproque, sinon, j'aurai fait quelque chose. Je pensais qu'il était impossible de t'aider.

-C'est vrai. Mais commençons par le début. Benoit t'as dit que nous nous étions réunis tous les quatre dans la maison et que plus personne n'avait jamais entendu parler de nous.

-C'est ce qu'il a dit.

-Tu sais que nos parents travaillaient sur la magie. Ils pensaient que la magie étaient présente partout dans notre vie et en nous. Ils s'intéressaient beaucoup à la télépathie, et avaient découvert que la télépathie opère parfois quand on dort, dans nos rêves. Tu comprends, leurs expériences avaient ouvert nos capacités télépathiques. Des... personnes (il eut un frisson), des personnes qui pratiquaient elle aussi l'art de la télépathie, ont réussi à nous découvrir à cause de ça, parce que nous étions ouverts et que nous ne nous méfions pas. Mais cet endroit (il fit un grand geste pour désigner tout ce qui les entouraient) est très difficile à trouver. C'était moi le plus accessible apparemment, je ne sais pas pourquoi. En tout cas, c'est à moi qu'ils s'en sont pris. Quand je dormais, le moment où la communication est la plus facile, ils... prenaient contact avec moi, disons. Il vaut mieux que tu n'en saches pas plus. C'était horrible. Pire que tous les cauchemars que j'ai jamais pu faire. J'avais peur de m'endormir, tellement peur... Je me réveillais rapidement, ce qui corresponds sans doute au moment ou toi tu t'endormais.

-Tout ça n'explique pas pourquoi je t'entendais.

-Je t'ai déjà dit que j'étais très ouvert psychiquement. Et comme Léonore l'a si délicatement fait remarquer, je pensais constamment à toi. Et comme en plus j'étais en détresse... Ca c'est ouvert automatiquement, entre nous. Je m'en suis pas rendu compte, au début. Mais quand j'ai ressenti une grande sérénité qui n'avait rien à faire là, j'ai fini par comprendre. C'est incroyable à quel point tu étais zen.

Je tentai d'associer des sentiments réels, humains, ceux du garçon qui se trouvait à côté de moi, avec la douleur manifeste. de la Voix de quand j'étais petite ; et j'éprouvai un élan de violente compassion. Tant que je ne pouvais pas mettre de visage sur la Voix, sa souffrance restait abstraite. Mais là...

-Qu'est-ce qui s'est passé pour que ça s'arrête ? Je me souviens que ça n'a pas été progressif. Simplement, une nuit, je ne t'ai pas entendu. Je m'en rappelle, c'était en été.

-Oui, tu as raison, je m'en souviens aussi. Je hurlais pas mal dans mon sommeil ; tout ce que tu entendais par télépathie, je le disais aussi à haute voix. Du coup, on avait éloigné Benoit, il était tellement petit. Solange s'occupait de lui dans une partie de la maison, et Léonore restait avec moi et m'aidait, dans une autre. Je restais au lit la plupart du temps, parce que j'étais épuisé. Quand je me réveillais, j'étais en larmes et je lui demandais de trouver une solution, n'importe quoi, pour arrêter ça. Et... elle l'a fait. Elle est incroyable, non ? Elle a réussi à trouver dans les notes de mes parents quelque chose pour arrêter définitivement la communication.

-Définitivement ?

-Non, pas tout a fait. Enfin, si, mais quand ça s'est arrêté, j'ai arrêté de le prendre. Ca n'a pas d'importance, ils ne m'ont jamais retrouvé. Il y a quelque jour, j'étais tellement heureux de t'avoir vu que j'ai rêvé de toi. J'imagine que tu le sais.

-Oui, je l'ai entendu.

J'eus un léger sourire.

-C'était la pire nuit de ma vie, repris-je, mais j'imagine qu'il n'y a pas de point de comparaison avec les tiennes.

-Non, sans doute pas. Et désolé.

-Pas grave.

Nous étions toujours en train de marcher à travers les Feuillesvives. Je n'avais aucune idée de l'heure qu'il était.

-Tu sais, me dit Denis, ce sont eux qui l'ont créé. Nos parents.

-Quoi ? Qu'est-ce qu'ils ont créé ?

-La cité des Feuillesvives. C'est vraiment... magique non ? Ils l'ont rempli de tout leur calme. Ils étaient vraiment zen, comme toi.

-C'est vrai ?

J'aimais l'idée que j'avais pu hériter quelque chose de mes parents.

-On a toujours vécu ici, aussi loin que je me rappelle. Maintenant, la cité est nulle part ou partout, comme tu as pu t'en rendre compte, on ne sait jamais sur quoi elle va s'ouvrir. Mais eux, ils contrôlaient les Feuillesvives. Quand on était petit, on venait à la plage que tu as vue, et une minute plus tard, on allait voir les rennes en Norvège. (Il rit.)  Je sais pas pourquoi je te parle de tout ça.

-J'aimerais tellement que notre vie recommence comme ça. J'aimerais tellement les connaître.

-J'imagine parfois que c'est eux qui continuent de contrôler cet endroit. Ils m'auraient mené à toi quand tu étais prête, et ils t'auraient empêché de fuir. Ils veilleraient sur nous.

Je me posais une question, encore une.

-Denis... Il y a des gens qui vivent dans les autres maisons ? J'ai cru en apercevoir de loin, dans plusieurs d'entre elles, la première fois que je suis venue.

-Oui, mais je ne suis pas sûr qu'on puisse appeler ça vivre. Les Feuillesvives sont hors du temps. Ils restent les mêmes éternellement. Je ne suis sûr de rien, je ne les ai jamais vus de près. On ne peut pas pénétrer dans les maisons, on a essayé après la mort de nos parents mais c'est impossible, j'imagine qu'il faut être invité. Comme pour entrer dans la cité, d'ailleurs. Tu n'aurais jamais pu si elle ne t'y avait pas autorisé.

-Mais vous, vous avez grandi. Vous avez continué de vivre le temps.

-Oui, et on sort aussi. Eux non. Et il ne s'approchent jamais de la rue. Je suppose qu'il nous manquait toujours quelque chose, quoi qu'il arrive. Mais on a pas tout à fait grandi comme on aurait dû. Par exemple, ma voix n'a jamais mué.

Nous échangeâmes un sourire complice. Ses yeux brillaient comme jamais. Soudain une idée sombre me traversa l'esprit.

-Non, dis-je. Pas Léonore. Rien ne lui manquait, à elle.

-Oh, si, me répondit-il, il a toujours manqué quelque chose à Léonore. Peut-être pas la même chose qu'à nous, et je ne sais pas si elle le trouvera jamais, mais je suis au moins sûr qu'il lui a toujours manqué quelque chose.

Sans nous en apercevoir, nous étions de retour devant la maison de mes frères et sœurs. Nous entrâmes. Juste avant de rejoindre les autres, Denis me dit :

-Une dernière chose. De ce que je t'ai raconté, ils ne savent que ce qu'ils ont compris. Je peux compter sur toi ?

-Bien sûr.

Nous rejoignîmes les autres dans le salon. Solange et Benoit étaient occupés à parler, et Léonore était occupée à ne rien faire, se tenir droite et ne pas sourire. Quand ils nous virent, tous se turent.

-Alors ça y est, tu sais tout ? s'informa Benoit.

-Apparemment.

Je me tenais debout dans le cadre de la porte, indécise.

-Alors tu peux prendre une décision maintenant, en toute connaissance de cause. Tu dois choisir ta vie. Tu veux rester ou pas ? Si tu décides de partir, je parie que la cité te laissera retourner chez toi.

Ils me regardaient tous, mais moi je savais qu'en réalité ce choix ne m'appartenait pas. Tous me regardaient, mais moi je ne regardait que Léonore. Quand il s'en aperçut, Denis commença :

-Claire...

-Tu es en train de me demander d'ignorer celle qui t'a sauvé de quelque chose de pire que la mort !

Sa sœur se décida enfin à réagir avant.

-Je suppose qu'il est trop tard, Lila. Trop tard pour que tu vives une belle vie, loin des complications de la magie, loin de nous, une vie dans le temps. Pour que tu tombes amoureuse et que tu aies des enfants, que tu n'abandonnerais jamais pace que tu ne serais jamais mêlée à des histoires surnaturelles. Trop tard pour t'appeler Lila. Alors, j'imagine que, si tu veux bien de moi, Claire, tu peux rester. Peut-être que tu feras un peu plus attention à moi que ces trois-là.

Léonore me bouleversait. Elle me touchait profondément. J'avais l'impression de la comprendre plus que n'importe qui d'autre. J'avais tellement envie de la comprendre.

Cédant à mes émotions, je courus vers elle et la serrai dans mes bras.

-Evidemment que je reste, ma sœur, et je croirai toujours en toi, quoi qu'il arrive...

 

FIN

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